Je suis née à Lomé. Mais mon histoire commence à Solla...
Le karité a toujours fait partie de ma vie. Je suis née dans la tradition du beurre de karité. Ma grand-mère, sa mère avant elle, ma mère et la majorité des femmes de ma famille produisent le karité, et vivent du karité - depuis - aussi que je puisse remonter. Mon premier bain. Mon premier massage. Les premières bénédictions que des mains adultes ont posées sur mon corps d'enfant, étaient à base de beurre de karité. Avant ma naissance, ma mère faisait déjà le trajet du Nord -Sud, transportant le beurre de Solla jusqu'à la capitale. Le beurre de karité m'a nourri, dans tous les sens du terme. Mais malheureusement, et comme toujours, ce qui est proche de nous devient très vite ordinaire. Et ce que l'on prend pour ordinaire, le plus souvent gardé dans l'ombre, est trop facilement réduit à rien..

J'avais onze ans lors de mon premier voyage conscient à Solla. Je me souviens de tout. La terre rouge, le bruit assourdissant du moulin qui moud les amandes de karité, et l'odeur d'amandes grillées qui s'en échappait. Le soleil brûlant, les hommes qui revenaient des champs la houe sur leurs épaules, les machettes à la main. Les femmes et leur fagot de bois sur la tête, rejoignant celles qui sont restées s'occuper de la production du beurre les mains plongées dans la pâte. Je me rappelle de la précision de leur gestes, et des conversations animées sous le manguier. Assise à côté, je regardais les muscles de leur bras se contracter alors qu'elles barattaient la pâte, en alternant l'eau chaude et l'eau froide, presque mécaniquement. C'était des journées normales. Une occupation ordinaire. C'était juste du beurre de karité.
Il m'a fallu des années pour comprendre que rien dans la production du karité n'était ordinaire. Il m'a fallu du temps et une honnêteté difficile pour reconnaître que j'avais moi-même appris, sans qu'on me le dise directement, à regarder ce savoir, cette maestria, avec un regard qui n'était pas le mien. Je suis fille et petite-fille de productrices. Mais comme beaucoup, j'avais intériorisé ce que le monde pensait de ce qu'elles faisaient: juste du beurre de karité.
C'est la chose la plus difficile à admettre.
C'est cette prise de conscience qui m'a ramené à Solla, autrement. En 2018 je suis rentrée chez moi. Non plus en fille qui rentre. Mais en femme qui décide de REGARDER. Cette fois, j'ai observé sans détourner les yeux. J'ai posé des questions que je n'avais jamais osé poser. Et comme réponses, j'ai reçu des secrets de production, que seule une mère transmet à sa fille. On ne fabrique pas le karité. On révèle une matière. Alors, j'ai décidé que cela ne resterait plus dans l'ombre.

On ne fabrique pas le karité. On révèle une matière.
Tout commence au rythme des saisons, dans le respect du cycle du karité. Les fruits sont ramassés au pied de l'arbre du karité, non ceuillis. On reçoit ce qui est prêt. Ensuite la pulpe est consommée ou retirée, les noix lavés, séchés sous le soleil, puis dénoyautés. Les amandes obtenues sont séchées, triées, concassées puis torréfiées sur feu de bois, dans de grandes marmites. Le feu est maîtrisé, jamais brusque. C'est une étape décisive qui révèle les arômes et demande une attention sans relâche.

Après la torréfaction, place au broyage. La matière poudreuse et granuleuse devient pâte dense et malléable. L'eau arrive. La pâte est malaxée, barattée. Les femmes observent, ajustent la température de l'eau qui doit révéler la matière grasse. C'est un travail physique, un travail de rythme, mais aussi un travail d'intelligence, et de la connaissance de la matière. Elles savent quand c'est juste. Progressivement, la matière grasse apparaît. Elle remonte, se sépare, s'élève.

La matière grasse retourne au feu, une dernière fois.
Lors de la cuisson finale, des écorces de quinquina sont ajoutées à l'huile chaude. Une recette ancestrale que nous avons préféré garder intacte chez Tokè-N'sa. Le quinquina, reconnu depuis longtemps dans les pharmacopées traditionnelles pour ses bienfaits, enrichit le beurre en propriétés apaisantes, anti-inflammatoires et protectrices. Il lui donne également cette teinte jaune chaude dorée, presque solaire, qui distingue notre karité.
Après cette étape, l'huile est filtrée. Laissée à refroidir lentement dans des cases en banco, loin de l'air chaud ambiant. Le temps fait son travail. La texture se stabilise. La matière se fige. Rien n'est accéléré.

Ce que vous tenez entre les mains n'est pas juste du beurre de karité.
C'est un savoir, une technicité, une transmission devenue texture. Un geste répété depuis des générations et qui continue, maintenant, sur votre peau.
C'est cela, Toke-n'sa. Prolonger ce qui aurait pu disparaître dans le silence. Depuis 2018, je vous partage mon héritage.
Je vous raconte Solla, ses femmes et leur sagesse.